Lectures

Dimanche 9 novembre 2008 7 09 /11 /Nov /2008 00:24
Parce que certaines personne ne l'ont toujours pas lu... eh bien, je remet ce texte, qui s'appelle "vivre fatigue", et qui est très beau... merci Donik de nous faire découvrir des merveilles!!! ^^


Marion ouvrit les yeux.
Un bruit l'avait tirée du sommeil. Un bruit sourd. Comme un coup dans la cloison.
Elle ferma les yeux, avec lassitude, puis les rouvrit. Théo n'était plus là, à côté d'elle. Mais sa place, dans le lit, était encore chaude. Il va se tirer, cet enfoiré, elle se dit.
Ses yeux s'habituèrent à l'obscurité. Théo était accroupi, à la recherche de ses affaires éparpillées sur le sol. Elle sourit en se rappelant quelle folie cela avait été quand ils étaient rentrés, cette nuit. Ce désir qu'elle avait de se faire baiser par lui, encore. Ils n'avaient fait que ça tout hier, ou presque. Il y avait eu cette promenade le long des quais. Main dans la main d'abord. Puis serrés l'un contre l'autre, le bras de Théo autour de ses épaules. Depuis combien de temps n'avait-elle pas connu ça ? Cette sensation d'être aimée. D'être, simplement.


- Tu comptes te tirer, comme ça ? elle l'interrogea.
Sa bouche était pâteuse. Trop d'alcool. Trop de clopes. Comme toujours. Elle ne savait pas se raisonner. Il fallait qu'elle s'étourdisse. Juste pour croire à ses rêves. Se convaincre que le mec, en face d'elle, n'était pas un de ces connards de marins qui la tringlerait, vite fait, avant de partir vers Buenos Aires, Trinidad, Panama ou n'importe quel pays à la con loin d'ici.

- Je suis pressé, répondit Théo en se redressant.
Elle éclaira la lampe de chevet. Une faible lumière bleue. Il était debout, son slip à la main. Son sexe, ratatiné, pendait flasque entre ses cuisses. Marion attrapa une cigarette, l'alluma, tira une longue bouffée sans quitter des yeux ce bout de chair pendouillant. Il enfila son slip.

- T'avais peur de quoi ? Que je te fasse une scène ?

- Fais pas chier !

Elle avait déjà entendu ça, Marion. Des dizaines de fois. Elle regarda l'heure. Cinq heures dix. C'était toujours l'heure où elle ne devait pas faire chier. L'heure où les marins s'embarquent. Théo comme les autres.

- Je croyais que t'avais une semaine ?

- Il venait d'enfiler son jean. Il ne la regardait pas. Il était préoccupé par l'heure. Par ses chaussettes qu'il ne trouvait pas. Le Stella Lykes levait l'ancre à sept heures. Il n'avait pas de temps à perdre dans des explications.

- J'aurais pu te faire un café.

- Ben, qu'est-ce que t'attends, alors! Dis, t'as pas vu mes chaussettes ?


Elle sourit encore. Celui-là, malgré sa grande gueule, il n'était pas aussi pourri que les autres. Il avait un bon fond. Ça, elle l'avait tout de suite deviné. Il réagissait aux sentiments, ce type. Au quart de tour même. C'était le premier, depuis des mois qu'elle était dans ce port de merde, qui avait été tendre avec elle. Elle se souvint comment il l'avait regardée pendant qu'elle chantait au Perroquet Bleu. Les regards des mecs, elle les connaissait par coeur. Celui-là, elle s'était dit, il a pas qu'envie de baiser.

Elle avait attaqué Garota de Ipanema, de Vinicius de Moraes et Carlos Jobim. La musique brésilienne, elle adorait ça. C'est en écoutant Maria Bethânia, un jour à la radio, qu'elle avait décidé d'être chanteuse. Elle avait quoi ? onze, douze ans ? Pas plus. Quinze ans après, elle était la star brésilienne des galas des comités d'entreprise, des bals de quartiers des 14 Juillet et des bars à putes. Comme ici. Pour deux mille balles la semaine.

Les yeux fermés, le micro tenu à deux mains, tout près de sa bouche, elle chanta pour lui. Elle pensa à la version d'Ellis Regina, à Montreux. Et elle se donna à fond. Sans plus se soucier des musiciens. Cinq minables avec qui elle se trimballait depuis six mois. Elle n'avait rien trouvé de mieux... Eux non plus.


Son corps bougeait à peine. Juste un léger balancement des hanches. Un pas à gauche, un pas à droite. Puis elle avança sa jambe gauche, et se cambra légèrement. Sa jupe, hypermoulante, remonta sur sa cuisse. Tous les yeux des connards attablés se portèrent sur elle. Elle savait ça. Ils se mettaient à bander à l'unisson. Les hôtesses profitaient du moment pour poser leur main sur le genou du client, et se faire offrir une nouvelle tournée de whisky. Elles étaient là pour ça. Et elle aussi. Faire bander les marins, et les faire boire. Et casquer tout ce qu'il y avait dans leurs poches de pauvres types.

Mais, samedi soir, elle s'en foutait, Marion. Elle chantait rien que pour ce mec. Il avait la gueule du comédien qui jouait dans un film de Wenders. Une histoire d'anges. Con à mourir, le film. Elle était restée jusqu'à la fin à cause du type, le comédien. Bruno Ganz, il s'appelait. Elle avait vérifié en sortant du cinoche. Il lui ressemblait, ce type. Pas vraiment beau, mais sacrée gueule. L'ange du film, elle s'était dit. Et elle imagina son sexe aussi dur que le micro qu'elle tenait dans les mains. Elle le serra. Les lèvres ouvertes. Un frisson la parcourut.


- Elles sont là, tes chaussettes, elle dit. Elle s'était levée. Debout, nue devant lui, une chaussette dans chaque main. Il la regarda enfin. T'es perdu, mec, elle pensa.

- Mets-toi un truc, il répondit.

- Ça te gêne, de voir mon cul ?

- C'est pas ça...

Elle était salope de faire ça. Mais elle devait savoir. Est-ce qu'elle s'était plantée, encore une fois ? Ou est-ce que ce type était différent ? Théo.

Il y a deux mois, elle avait joué la même scène à un mec. Luis. Un enculé de marin chilien. Il lui avait tiré une gifle, qui l'avait renvoyée sur le lit. « J' t'avais prévenue, de pas faire chier », il avait crié. Puis il avait claqué la porte. Elle l'avait ruminé deux mois, la gifle. Sans baiser. Mais c'était plus fort qu'elle. Elle croyait à « son » marin. Comme à une bonne étoile.

Théo posa sa main sur le bras de Marion. Le même geste que l'autre soir. À la fin de la première heure. La pause. Pipi. Coca. Et un petit joint. Pour repartir. Remettre ça, tout en slow. Voix guimauve et cul trémoussant. Elle était passée devant sa table, sans le regarder. Il l'avait retenue par le bras. Sa poigne était ferme.

- Tu prends un verre avec moi ?

- Je bois pas avec les marins saouls.

- Je suis pas saoul.

- Je reviens, elle avait dit. Parce qu'elle avait vraiment envie de pisser.

Elle demanda à Mario, au comptoir, de leur servir à boire. Pas de son scotch pourri. Du Jameson.

- Déjà qu'on rame, râla Flo. Si tu te mets à faire la retape aussi...

- Je t'emmerde, elle répondit. Ce mec-Ià, il est pour moi. O.K.

Ils avaient bu sans parler.

- Attends-moi, elle dit en se levant.

- Peut-etre.

- La première chanson est pour toi. Après, tu es libre.

- Je suis libre, de toute façon. Et j'ai rien d'autre à faire.


Elle avait commencé par I Can't Cive You Anything But Love. Elle aimait ça aussi, le jazz. Sarah Vaughan surtout. Elle enchaîna sur Satin Doll, puis Tea for Two, Cabaret... Elle termina avec On the Sunny Side of the Street. Théo était toujours là.. Une bouteille de Jameson devant lui.

On lui servit un verre quand elle revînt s'asseoir à côté de lui. Tout semblait évident. Lui. Elle.

- Tu veux coucher ? C'est ça ? il demanda.

- Je suis pas une pute.

- Ça tombe bien. J'ai pas de fric à claquer pour des putes.

Ils avaient parlé, et elle avait bu. Les marins parlent facilement. De leurs voyages. De ta mer. Théo parla de la vie. De lui. Il naviguait contre la mort. Il avait raconté beaucoup de choses, mais elle avait retenu ça. Elle avait levé les yeux vers Théo. Son regard était posé sur elle. Un regard absent. Elle s'était reconnue dans ce regard.

- Tu sais où dormir ? elle demanda.

Il haussa les épaules.

- Chez toi, j'aimerais bien.


Dans le lit, elle s'était blottie contre lui. Sa tête sur son torse glabre. Elle avait aimé la douceur de ses bras autour d'elle. Son sexe avait durci contre son ventre. Elle s'était serrée encore plus contre lui.

- Je suis fatigué, il murmura.

-Moi aussi.

Le premier homme qui osait lui dire ça. Malgré sa fatigue, malgré l'alcool, elle en avait envie, de baiser. Deux mois. Sa main avait glissé entre les cuisses de Théo. Elle tenait son sexe entre les doigts. Dur et doux. Elle sentait ses palpitations et elle le serra un peu plus fort.

Le désir qu'elle avait eu de lui, tout quand elle chantait, lui revint à l'esprit.

- Tu veux que je te suce ?

- C'est de vivre... il dit faiblement, c avait poursuivi une réflexion. Vivre fatigue tu crois pas ?

- Qu'est-ce tu racontes ?

- Tourne-toi.

Il repoussa les draps.

- Théo...

- Tu as vraiment un beau cul.


Marion tenait toujours les deux chaussettes dans ses mains. Ni l'un ni l'autre n'avait bougé. Les yeux de Théo étaient plongés dans les siens. Durs et doux, comme son sexe.

- Je t'aurais pas fait de scène, tu sais. Mais... T'avais pas le droit de partir comme ça. Comme si j'étais rien.


Son creur battait fort. Sa respiration s'accéléra. Ses seins semblèrent se gonfler violemment. Tendus vers lui. Jamais elle ne s'était sentie aussi belle. Non, elle ne s'était pas trompée. Il était l'homme qu'elle désirait. Son marin. Celui qui pourrait l'aider à traverser la vie.

Il y avait juste eu ce mensonge. Pourquoi lui avait-il menti sur son départ, alors qu'il lui avait dit tant de choses vraies ? Elle avait cru le « tenir » et c'est lui qui la possédait. Elle serait foutue après son départ. Même s'il promettait de revenir dans un an ou six mois. De tous les marins qu'elle avait connus, aucun n'était revenu. Toutes les promesses meurent en mer. Et dans chaque port du monde, une Marion attend « son » marin.

Elle était perdante. Elles étaient toutes perdantes.

Les marins aussi. Les marins sont des hommes perdus. C'est Théo qui avait dit ça. Hier. Quand ils se promenaient. Il l'avait emmenée devant son cargo. Le Stella Lykes. Elle s'était sentie infiniment petite devant la coque noire.


- Théo, elle dit. Et elle lâcha les chaussettes. Il avait déboutonné son jean. Ses mains, sous ses fesses, la soulevèrent. Elle serra ses bras autour du cou de Théo. Son sexe la pénétra. Si fort qu'elle en eut presque mal., et jouit presque immédiatement. Comme lui. Il la reposa doucement sur le lit, puis il remonta son jean. Il regarda l'heure.

- Trop tard pour le café, il fit, en allumant une cigarette.

Il s'assit à côté d'elle. Epuisé. Ailleurs. Presque triste. Elle eut froid et se leva pour enfiler un tee- shirt. Elle revint vers lui, à ses pieds.

- Je t'aime, elle dit.

Elle ne reconnut pas sa voix. Elle ne connaissait même pas ce mot.
- Tiens, répondit-il en lui tendant la cigarette. Finis-la, faut que je parte.
Il se leva, en la repoussant.

Un homme perdu, elle pensa. Une femme perdue.

- Perdre et se perdre, c'est la vie ? Dis, Marion, c'est ça ?

- Tu reviens quand ? elle implora. Il attrapa son sac.

- Ça sert à rien d'espérer. Tu le sais, non ?

- Attends! Elle avait'presque crié. Attends, elle redit plus doucement. Je veux que t'emportes quelque chose de moi.

Il sourit. Un sourire las. Résigné.

- Si tu veux.

- Ferme les yeux.

Elle fouilla dans son sac. Le petit automatique était là. Froid dans sa main. Un cadeau qu'elle s'était fait, unjour. Après qu'un mec, un gros porc d'Allemand, ait tenté de la violer.

Elle s'approcha de Théo. Il attendait, les yeux fermés. Il ne souriait plus. Elle se colla à lui. L'automatique pointé sur son coeur.

- Théo.

Il ouvrit les yeux. Ses yeux étaient magnifiques. Noirs et aussi clairs que le jour qui se levait.

- Je savais que tu le ferais, il dit au moment où elle tira.

- Quoi ? elle hurla.

Mais il n'y eut que l'écho des coups de feu pour lui répondre.

Théo s'écroula. Et elle sur lui. Accrochée à lui. Son marin.

Les larmes jaillirent. Elle qui n'avait plus pleuré depuis des années. Ses larmes semblaient avoir leur source dans le coeur de Théo. Là où c'était chaud contre sa poitrine.

- Tu as raison, elle balbutia dans un sanglot. Vivre fatigue.

Elle amena l'automatique vers sa tempe. Et elle tira.

Son doigt, cette fois, ne trembla pas.
Par Carotte - Publié dans : Lectures
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